Caution Bot Crossing met en lumière les tensions qui se déploient aujourd’hui entre l’automatisation généralisée des tâches et les actions encore assumées par les humains.
Voitures autonomes (Hyperhighways), systèmes de monitoring des flux (Reflective Automation), dispositifs de quantification de la faune (HIVE Index), entrepôts logistiques automatisés (G16 & Caution Bot Crossing) : autant de technologies qui promettent précision et efficacité.
À mesure que ces machines gagnent en autonomie apparente, elles semblent développer leur propre agentivité (Your Phone Needs To Cool Down), brouillant les frontières entre assistance, délégation et dépossession de nos décisions. Les artistes explorent ici une esthétique mécanique, répétitive et géométrique, issue des machines et des algorithmes eux-mêmes.
La série Hyperhighways détourne les codes de la signalétique routière dans un futur où humains et véhicules autonomes doivent cohabiter. Sur ces nouveaux panneaux, QR codes, CAPTCHA et pictogrammes orientent nos déplacements et nos comportements. Pour produire ces compositions, fragmentin a développé un logiciel sur mesure générant automatiquement le contenu des panneaux. Les artistes deviennent alors les architectes d’un système paramétrique et les curateurs de ses résultats, choisissant, parmi une multitude de variations visuelles, celles qui trouvent leur sens et méritent d’être matérialisées.
HIVE Index, réalisée avec Apian – un Ministère des Abeilles, est une sculpture accompagnée d’une série de films examinant de manière critique l’usage des technologies numériques dans l’apiculture.
Présentée en veille dans l’espace d’exposition, la sculpture prend la forme d’une main mécanique qui semble se refermer sur une ruche, soulignant les logiques de capture, de contrôle et d’extraction propres aux technologies capitalistes. Au bout de chacun de ses doigts, de petits écrans inspirés des interfaces boursières spéculent en temps réel sur la valeur de la ruche selon des critères opaques.
Les films montrent la sculpture activée dans différents contextes, accueillant sur sa base une typologie de ruche distincte, tantôt traditionnelle, tantôt industrielle. Ainsi, chaque film raconte une histoire différente des infrastructures apicoles. Plus généralement, HIVE Index s’intéresse aux logiques de quantification du vivant, où des comportements organiques complexes se voient réduits à des données quantifiables.
Une image grand format sert de décor à l’installation. Elle révèle la vision d’une machine détectant, à l’aide d’un algorithme, des échanges de nourriture entre abeilles mellifères.
G16, oeuvre interactive et machine semi-automatique expose quant à elle, à travers seize variables, l’impasse sociale produite par la cohabitation forcée entre travail humain et travail machinique, notamment au sein d’entrepôts automatisés où des technologies censées optimiser les processus finissent par générer des formes de non-sens. Les visiteurs sont invités à manipuler les curseurs motorisés afin de tenter de réguler le système, observant progressivement comment celui-ci échappe à tout équilibre.
Your Phone Needs To Cool Down révèle une autre absurdité : celle d’un téléphone confronté aux effets du réchauffement climatique, tantôt immobilisé par la surchauffe, tantôt occupé à chercher en ligne des solutions pour assurer sa propre survie. Placé dans un climat artificiel inspiré des terrariums, chauffé par des lampes thermiques à l’intérieur d’un cube en verre, le smartphone remplace ici le reptile.
Ces oeuvres exposent les contradictions internes à une automatisation qui prétend simplifier le monde tout en le rendant, par moments, plus opaque ou plus incohérent.
Ainsi, Caution Bot Crossing propose une plongée dans un monde où les technologies ne se contentent plus d’exécuter, mais performent, influencent et, parfois, déjouent nos propres comportements. L’exposition invite à reconsidérer la manière dont nous partageons désormais l’espace – matériel, décisionnel, perceptif – avec des systèmes automatisés qui transforment silencieusement nos environnements et nos imaginaires, tout en interrogeant les formes de co-création entre artistes et machines, où l’intention humaine dialogue avec l’autonomie algorithmique.
Finalement, la nouvelle oeuvre Caution Bot Crossing (2026), qui donne son nom à l’exposition, se décline en trois éléments. De précises traces de pneus énigmatiques quadrillent le sol et semblent être le témoignage visuel des allers-retours répétitifs d’une machine autonome. Elles relient les oeuvres entre elles, comme si celles-ci avaient été positionnées par un bot dont la présence n’est attestée que par ces marques au sol. Chaque trace laisse planer le doute : provient-elle d’un système automatisé ou d’une imitation réalisée à la main par les artistes ?
Au mur central, une toile reprend ces mêmes motifs, faisant des traces à la fois une oeuvre murale et un élément scénographique au sol.
Devant celle-ci, le titre « Caution Bot Crossing » apparaît sur un panneau de sécurité industrielle, plié, renversé et abandonné au sol à l’entrée de la galerie, tel un vestige de signalisation devenu obsolète. Faisant écho à la série Hyperhighways, ce panneau détourne les codes de la signalétique industrielle pour mettre en lumière un renversement de responsabilité : dans les environnements automatisés, les bots – qu’ils soient mécaniques ou informatiques – ne sont pas conçus pour prendre soin des humains, mais pour assurer le fonctionnement continu d’un système.
Dans ce contexte, quel rôle l’humain est-il encore appelé à jouer ?




















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